De l’utilité de la mémoire
Se souvenir, quelle belle idée ! Essentielle même. « Se souvenir des belles choses », le titre de ce film bouleversant de Zabou Breitman, avec Isabelle Carré dans le rôle de Claire et Bernard Campan dans le rôle de Philippe, les deux souffrant de troubles sévères de la mémoire. Je la revois collant des posts-il un peu partout, afin de ne pas oublier les choses à faire.
Imaginez-vous un seul instant perdre la mémoire ?
Cela nous arrive ponctuellement, lorsque notre cerveau est surchargé, fatigué… On cherche son téléphone, on ne sait plus où on l’a posé. On s’énerve. Mais généralement, on le retrouve en quelques minutes.
Imaginez-vous ne plus vous souvenir des choses du quotidien, puis des choses importantes.
Puis finalement des gens. C’est une des pires angoisses, presque existentielles. De celle qui étreint, de celle qui fait perdre tous ses repères. Sans mémoire, nous devenons des pantins, des marionnettes humaines, tombant aux mains des personnes qui ont le devoir de nous réinscrire dans nos vies.
Pourquoi la mémoire est-elle primordiale ?
Parce que nous sommes faits de notre histoire, de nos souvenirs, de nos liens.
« Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Walt Whitman l’a écrit, Sephen King l’a repris dans sa nouvelle La Vie de Chuck, Mike Flanagan l’a mis en images dans Life of Chuck. Nous contenons en effet en nous mêmes des multitudes, des univers, réels ou imaginaires, des galaxies. Nous sommes faits de nos souvenirs. Nous sommes faits de mille liens visibles ou invisibles. Oui, nous sommes vastes, bien plus que ce que l’on croit. Perdre la mémoire nous ferait nous effacer de notre univers, à l’image des étoiles qui disparaissent du ciel. Sans mémoire, nous ne sommes plus rattachés à nous mêmes ni aux autres. Sans mémoire, nous perdons nos racines. Et nous nous envolons comme un ballon, ballottant au rythme des courants d’air. Si nous regardons la Terre, nous ne savons plus d’où nous venons.
La mémoire nous permet de construire notre identité. À la fois à travers nos expériences personnelles, mais aussi le contexte culturel dans lequel nous évoluons.
« Je suis qui je suis grâce à ce que nous sommes tous » (Saint Exupéry).
La mémoire façonne notre façon de penser, nos croyances, nos actions. Et au-delà des mémoires intellectuelles, cohabitent toutes les mémoires sensorielles, expérientielles…
Mémoire : court ou long terme ?
Pour les personnes dont un proche est atteint de la maladie d’Alzheimer, les termes mémoire «court terme » et « long terme » ne sont pas étrangers.
La personne atteinte par cette maladie commence par oublier les choses immédiates. La mémoire dite « court terme » est affectée. Les répétitions, les achats similaires sont d’ailleurs des signes d’alerte. Mais cette personne peut se rappeler longtemps de son enfance, des souvenirs à plus long terme. Celle-ci étant inscrite de façon différente dans le cerveau.
La personne malade garde en général la mémoire dite « sensorielle », les émotions liées aux situations vécues. Tel le musicien qui peut se rappeler ses airs même s’il oublie tout le reste. À l’image de la grand mère de Juliette Armanet, sur laquelle elle a réalisé un documentaire. Totalement perdue par sa mémoire défaillante, ne se souvenant plus de sa petite fille, Paulette se souvenait en revanche parfaitement des notes de piano des morceaux qu’elle avait maintes fois joués, la corrigeant en cas d’erreur. Son monde était devenu la musique.
La mémoire en héritage
Les lectures qui nous nourrissent nous apportent la mémoire de temps passés, de situations que nous n’avons pas vécues, de changements révolus. Cette somme de connaissances s’inscrit en nous, comme des fils invisibles qui interagissent avec nos propres mémoires.
Nous devenons encore plus « vastes ». Les récits de vie, de nos ascendants, de nos proches, de nos amis, enrichissent notre conscience du monde tel qu’il est ou tel qu’il a été. Et nous révèlent parfois l’histoire qui nous a précédés.
De quel morceau d’argile sommes nous nés ? Quels ont été les expériences, les parcours de nos aînés ?
À travers leur vécu, nous devenons plus conscients de notre propre histoire.
Avez-vous déjà songé à la matière que vous voudriez transmettre ? À vos propres mémoires ?