« La vie n’est que rythme. Rythme du cœur, de la respiration, de la marche, du cycle des saisons, des marées et de la Lune… La vie ne sait qu’avancer et, pour le faire, joue sans cesse avec l’équilibre. Un jour, elle danse, un autre elle tangue ». Vous n’aurez pas ma joie, Manifeste pour retomber debout, d’Anne Ducrocq et Héloïse Turbot-Lauret, First Editions.
Oui, parfois, la vie tangue, parfois nous vacillons…
Toute vie comporte son lot d’épreuves. Comment s’en sort-on ? Comment traverse-t-on la tempête sans se boire la tasse, voire se noyer ?
Ce questionnement précoce me vient sans aucun doute de certaines épreuves vécues dans l’enfance, d’évènements éprouvés à hauteur d’enfant, sans bien comprendre alors toutes les conséquences de ces atteintes au corps, de ces disparitions.
Dire l’épreuve, la raconter, l’exprimer, témoigner, tout cela a une valeur humaine inestimable. Car l’être humain sait preuve de ressources incroyables lorsqu’il est confronté à l’épreuve et le raconter permet d’intégrer, de dépasser, d’avancer.
Chacun traverse ses orages, pour se retrouver plus tard au calme, lorsque les éclairs ont fini de zébrer le ciel lourd ; différent, épuisé, inquiet ou apaisé, perdu ou rassuré, mais vivant.
 

N’ayons pas peur des mots

Se rappeler les périodes ensoleillées, les instants de grâce, les sourires de nos joies, de nos années heureuses… Cela apporte la douceur, la gratitude.
Raconter l’épreuve est une façon de la faire sortir de nous-mêmes, tout en lui accordant la place qu’elle a prise à un moment donné dans notre vie. C’est une façon de se retourner sur la traversée que nous avons connue pour l’intégrer dans notre trajectoire.
Pourquoi raconter ? Car les mots sont une ressource, un langage universel, et personnel. Les mots reconstruisent ce qui parfois n’a pas pu l’être. 
Recueillir les propos de quelqu’un qui livre sa traversée nous honore, fait appel à une confiance indiscutable.
Gisèle Pélicot, confrontée à cette épreuve innommable qu’elle a décidé d’exposer au monde, a cette phrase : « n’ayons plus peur des mots ». Elle qui a vécu l’indicible, se saisit des mots envers et contre tout. « On évite trop les mots, les questions… mais je sais maintenant le bien qu’ils font ». Quelle leçon de vie ! Elle décide de livrer son histoire, alors qu’elle ne paraît pas racontable, à Judith Perrignon.
Alors suivons son conseil, elle qui a décidé de dépasser la sidération, l’abîme immense, de choisir la vie, la joie, malgré tout, pour donner un sens à sa nouvelle vie.
 

Témoigner de son parcours

Au détour d’un souvenir, à l’angle de l’émotion, surgissent les mots.
Ils demeurent les remparts contre l’oubli, contre la non-conscience de qui a été vécu, contre les flottements de la mémoire. Ce ne sont pas des instruments de plainte ni de ressassement, ce sont des lumières de conscience, des rayons d’humanité, des roues permettant d’avancer. Ils permettent de nommer les choses.
Se retourner vers le passé comporte son risque de distorsion, mais ce qui compte est l’empreinte laissée. Et certains évènements nous marquent suffisamment pour que l’on sache ce que l’on a vécu.
Une mauvaise nouvelle a frappé ? Nous nous sommes écroulés sur le sable, notre trajectoire a dévié ? Quoi de plus normal que de subir un état de choc, nous sommes des êtres humains, avec nos fragilités, notre vulnérabilité. Mais nous avons trouvé la force de nous relever, peut-être sonnés, sûrement changés, mais nous sommes encore vivants, notre cœur bat toujours.
Un chemin de montagne est rarement rectiligne.
C’est là que notre capacité à empoigner le réel se place.
Cette confrontation nous révèle souvent à nous-mêmes ; si nous l’acceptons, si nous ouvrons notre cœur à ce que peut nous apporter la vie, même dans l’épreuve.
Qu’avons-nous ressenti ? Qu’avons-nous éprouvé ? Quelles ont été les étapes de notre traversée ?
Osez nommer, oser raconter, osez mêler les émotions, osez être pleinement vivant, pour toujours être en mouvement.
Dire l’épreuve permet de reconstruire le puzzle de sa vie, de réunir le beau et le laid, le tragique et le léger, le rire et les larmes.
Dire l’épreuve permet d’aller à la rencontre de celui ou de celle que nous sommes devenus, après.
Dire l’épreuve est un partage universel : « le récit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est l’enseignement de tous » (Histoire de ma vie, George Sand).
Et le raconter, l’écrire, est comme un cadeau fait à soi-même et à ceux qui nous liront.
 
« Les doigts gèlent sous le poids de l’or
Les amis insufflent dans l’esprit la joie
Et la fureur de vivre
Notre incroyable fragilité m’attrape à la gorge
Il faut honorer ce miracle
Répété chaque jour
De ressembler aux lucioles
Dans le ciel de mai. »
 
Poème extrait de « Vivante » de Clara Ysé, éditions Segher.