Eloge de la douceur

Cela peut paraître ennuyeux, la douceur, voire un peu mièvre. Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste l’exprimait ainsi dans son livre « Puissance de la douceur » (éditions Payot, 2013): « De nos jours, la douceur nous est vendue sous sa forme frelatée de la mièvrerie. En l’exaltant dans l’infantile, l’époque la dénie ».
Vous-même, quelle que soit votre nature, vous êtes-vous probablement senti poussé dans cette façon d’appréhender la douceur. Une mièvrerie, voire une faiblesse.
Les sociétés actuelles, ébranlées dans leurs fondements mêmes de fraternité, ne renvoient que des images de puissance masculinisée et toxique, décomplexées. Avec, fort heureusement, de multiples bulles de résistance au niveau citoyen, individuel, et dans les cercles de guérison, symboliques ou réels.
Au milieu du chaos, la douceur est un cadeau. Un don. Une nécessité.
Elle possède un pouvoir de transformation.
 

De l’expérience de la douceur

Qui n’a pas éprouvé, une fois dans sa vie, la paume caressante de la douceur ? Un moment où les choses se sont posées, simplement, dans une respiration.
Des premiers moments oubliés dans la conscience, mais éprouvés dans le corps, au cours duquel le bébé était enveloppé de douceur – les nouveau-nés privés de cette présence en garderont des séquelles psychologiques réelles.
Jusqu’au dernier moment, parfois dans l’accompagnement d’un proche, où l’on tient la main d’un être qui est prêt à partir vers l’autre rive.
Entre ces deux extrêmes, « à la lisière des passages que naissance et mort signent », mille occasions s’offrent à nous pour accueillir et créer de la douceur : les échanges avec un enfant, les dialogues avec des âmes sœurs, les caresses avec l’être aimé, les regards portés sur autrui, dans leur humanité touchante, les gestes spontanés générés par l’empathie.
La vision d’un enfant qui dort, tout entier déposé sur sa couche, la vision d’un moineau qui vient se poser sur la branche, l’écoute d’une musique qui nous transporte, le toucher d’une étoffe qui nous apaise.
La rosée sur un pétale.
Les lumières du matin, les couchers de l’astre solaire, la chute des feuilles, le tronc d’un arbre, la forme des pétales, la course des nuages… La nature nous invite souvent à s’arrêter pour observer cette douceur.
Les sens sont sollicités, ils nous remettent en connexion avec nos corps, et nous ouvrent les portes d’un monde sensible : la douceur « ouvre dans le temps une qualité de présence au monde sensible » (Anne Dufourmantelle).
Anne Dufourmantelle le constate, la douceur a été récupérée par le monde économique pour faire vendre. Sur le plan charnel, en la transformant en niaiserie. Sur le plan spirituel, en une « potion new age » aux mille vertus (imaginaires).
Mais elle est bien plus que cela.
 

Aux sources du langage

Anne Dufourmantelle nous propose de revenir aux sources du langage. En Grec, douceur se dit de deux manières : proates qui signifie douceur, amabilité, avec en son sein la capacité à « vivre ensemble » ; praüs, terme plus sensible, traduit par la vulgate par mitès. Pour un fruit, cela signifie mur et tendre, pour la terre, fertilité, pour un être, la douceur et la bonté.
Vivre ensemble et bonté, ces termes ne nous interpellent-ils pas ?
En latin, deux autres mots désignent la douceur : suavitas et dolcis, d’où viennent le mélodieux (pour un son), la beauté (pour une chose) et le sucré (pour un aliment).
Au cours de l’histoire, des civilisations, de l’arrivée du christianisme, cette notion a évolué. De la Grèce belliqueuse à Rome qui a pu malgré ses conquêtes accepter la négociation (lorsque César accorde sa miserecordia), la douceur s’incarnera doucement dans le monde humain après avoir été l’apanage des Dieux.
 

Donnez une place à la douceur

Dans nos sociétés, les êtres humains sont malmenés. Dans nos pays occidentaux, la plupart des personnes arrivent à vivre convenablement (quoi que la pauvreté ait considérablement augmenté) sur un plan matériel. Mais qu’en est-il du besoin de lien, d’amour, de douceur ? Nos modes de vie n’ont-ils pas favorisé l’avancée d’un désert affectif et spirituel ?
Où sont le temps suspendu, l’éclat de la beauté éphémère, l’émotion de l’enfant, le temps de l’observation, la solidarité des cœurs ?
Nos vies hachées appellent à la douceur.
Je vous souhaite de trouver votre douceur, sans mièvrerie ni guimauve, celle qui vous nourrit, vous élève, vous fait toucher le monde sensible et en mutation.
 

Le temps de l’écoute

Je crois à l’écoute, réelle.
Et être biographe nécessite une grande écoute.
La douceur que le biographié accepte afin de livrer sa vie. Même si sa vie a été dure, il la livre en acceptant d’être tendre envers lui-même, en acceptant d’être traversé par des souvenirs, des blessures, des joies.
Je crois à la douceur du biographe, qui écoute, totalement, sans jugement. Qui accueille la personne dans ce qu’elle est, dans ce qu’elle a vécu. Qui lui offre cet espace où déposer ses confidences, ses souvenirs, ses images, ses sensations.
Cet espace-là, il est presque sacré au sens où il mérite un respect infini.
Alors oui, je prône la douceur. Dans toute sa puissance.
« Il n’est pas toujours doux de vivre, mais la sensation d’exister appelle la douceur ».